DOCUMENTAIRE

Le Vampire, mythe ou réalité ? Mon documentaire (qui date de 2007)

Musique de Heavenly Creatures (“Vlad Tepes” et “Black Rose”).
Avec l’intervention de Barbara Sadoul, Jacques Sirgent, Alain Pozzuoli, François Poublan, Gérard Lopez..

Intéressant et amusant à faire…

Special thanks to Bram Stoker !

c) Sombrero & Co / Ciné+

NOUVELLE : UN TRAJET

UN TRAJET

Sur mon agenda de poche, le lundi 6 février, j’avais noté sur la page de droite : Maman à 15h. C’était tout.

C’était un agréable début d’après-midi d’hiver ensoleillé et doux. Je prenais l’air sur le balcon de l’appartement de ma mère. Penché sur la balustrade, je regardais les collines ardèchoises qui me faisaient face de l’autre côté du fleuve. Je m’amusais à longer leurs crêtes du regard en essayant de repérer les chemins que nous empruntions lors de nos balades d’adolescents. Mon frère Claude est venu me rejoindre et nous sommes restés un moment à contempler ce paysage à la fois grandiose et familier, sans parler.

Dans le grand salon qui servait également de salle à manger, de nombreux cartons étaient empilés sur le sol. La grande table et les chaises avaient été poussées contre les murs. Les plantes étaient regroupées dans un coin. Les cadres des photos réunis sur le buffet. Un sentiment de vide. Laurence, ma compagne, discutait avec Martine, la femme de mon frère, elles étaient assises dans le gros canapé en toile verte et jaune du salon sous un tableau qui représentait une simple bougie éclairant l’obscurité. Elles se sont levées lorsque ma mère est entrée dans la pièce.

– Je suis prête, a dit ma mère gaiement.

Elle portait le lourd manteau en laine et poils de chameau beige qui lui venait de ma grand-mère. Puis elle est restée plantée là, silencieuse le regard tourné vers balcon. Nous refermions la baie vitrée. Ma soeur Hélène est entrée à son tour un foulard à la main. Elle l’a enroulé autour du cou de notre mère qui s’est laissée faire sans rien dire. Je me suis demandé si ma mère comprenait un tant soit peu ce qu’il se passait. Elle a fouillé dans son sac à main et en a sorti un mouchoir en coton blanc qu’elle a déplié soigneusement pour essuyer son front. Je lui ai dit qu’elle allait avoir trop chaud dans la voiture avec ce gros manteau. Elle m’a fixé en fronçant les sourcils faisant mine de ne pas comprendre et, derrière elle, ma soeur m’a fait un petit signe ; il était inutile d’insister. Elle était maintenant pressée de partir.

– Bon alors on y va, oui ou non! Plus vite on est partis, plus vite on est revenus !

Nous nous sommes regardés, interdits. Hélène lui a demandé si elle savait où nous allions. Ma mère a répondu que oui, bien sûr elle le savait. Idiota ! On allait dans la maison dont on avait déjà parlé… celle où il y avait Jeannine enfin ! Jeannine était sa cousine germaine adorée, presque sa grande soeur. Jeannine c’était la jolie jeune femme aux longs cheveux bruns qui posait sur la photo « Casablanca-1947 » que ma mère gardait au fond de son sac à main. Soudain, elle a pointé du doigt la grosse valise en skaï marron crème posée devant de la porte d’entrée.

– C’est quoi ce machin là? Elle cherchait le mot.

– C’est ta valise petite Maman tu sais bien, on vient d’y ranger tes affaires, a répondu ma sœur très doucement.

– Rien compris ! a dit ma mère en nous regardant les yeux écarquillés.

C’était l’heure. Claude a appelé l’ascenseur. Je m’étais chargé de fermer l’appartement. C’était l’occasion d’en faire le tour une dernière fois. Le hall d’entrée dans lequel trônait la statue d’un Christ roi en toge d’or avec sa tête penchée qui tenait entre ses mains tendues le brin de muguet en plastique que mon père y avait placé. Passé le coude du couloir, j’ai jeté un coup d’oeil dans les deux chambres, la grande qui avait été celle de ma grand-mère, puis celle de mon père et de ma mère puis celle de ma mère seule. L’autre avec son canapé-lit où mes parents avaient dormi quelques temps avant que ce soit à nous, les enfants, de l’occuper quand nous venions leur rendre visite après la mort de ma grand-mère. Lits et armoires avaient été démontés et posés contre les murs. J’ai terminé mon tour par la cuisine avec sa tapisserie à carreaux orange qui se décollait par endroits. La petite table en formica blanc crème disposée au centre avec ses quatre chaises bien rangées. Les étagères en bois blanc, vissées aux murs. L’évier où mon père essuyait la vaisselle pendant que ma mère la lavait, malgré le lave-vaisselle. Tout était là, dans un silence triste. Le frigo vide ronronnait encore. Les boutons de la gazinière avaient été retirés. J’ai descendu le volet roulant et je suis sorti.

J’ai retrouvé tout le monde sur le parking au bas de l’immeuble. Maman était au bras de ma soeur et de ma compagne.

– Tu veux monter avec qui? a demandé mon frère en rangeant la valise dans le coffre de sa voiture.

– Je m’en fiche, c’est pareil toi, toi ou toi ! a répondu ma mère, suivi d’un nouveau “Bon on y va oui ou crotte…!”.

J’ai dit “Maman, tu sais, on n’est pas pressés…” On a tous souri car c’est ce que notre mère nous disait toujours quand elle trouvait que nous mangions trop vite pendant les repas. Elle a répété joyeusement « On n’est pas pressés !! »

En me retournant, j’ai jeté un coup d’oeil à la loggia du quatrième étage, celui de la cuisine. J’avais envie de fumer une cigarette tout à coup. Mais j’avais arrêté depuis un peu plus d’un mois. Finalement, c’est ma soeur qui a embarqué notre mère dans sa voiture, mon frère et ma belle-soeur sont montés dans la leur et nous avons pris la nôtre. En tant que petit dernier, j’ai naturellement fermé la marche. Le trajet n’allait pas être long. A peine plus d’une dizaine de kilomètres pour rejoindre notre destination. Notre petit cortège s’est ébranlé doucement. Claude avait choisi le chemin le plus long. En sortant de l’immeuble, il avait pris à droite la rue Franklin Roosevelt qui coupe l’avenue Victor Hugo et ses rangées de platanes qui descend vers le centre ville. Plus loin le tunnel sous la voie ferrée, toujours aussi bas de plafond. Ensuite à gauche, l’avenue du Maréchal Juin qui remonte sur le plateau de l’hôpital pour quitter la ville par le sud. Nous ne roulions pas très vite ce qui rendait le trajet encore plus solennel, comme une procession.

Dans la voiture, Laurence et moi nous ne parlions pas. Ce devait être pareil dans les autres voitures. Sauf peut-être dans celle de ma soeur car ma mère a probablement demandé quel était ce nouvel immeuble et pourquoi ce nouveau carrefour et à quoi ça sert de toujours tout changer, on ne reconnaît plus rien. J’avais droit à ce genre de questions lorsque je venais passer quelques jours chez elle et que nous allions faire un tour en voiture. Moi je partais en quête de souvenirs. Le square Descartes où j’attendais le bus pour l’école, la boulangerie au dessus de laquelle habitait mon meilleur ami, le bureau de tabac où j’achetais les gauloises de mon père et les kool de ma mère, la rue du Manoir et ses petites maisons collées les unes aux autres…Voilà, je me disais que c’était notre quartier.

En empruntant l’avenue Maréchal Juin, je me suis souvenu soudain en longeant la colline des Baumes des grottes de Mandrin. L’accès était caché sous les arbres. Et les grottes, minuscules. Combien de fois j’ai failli resté coincé dans ces boyaux étroits… Les exploits de Mandrin le justicier nous faisaient rêver. Il y avait peut-être un trésor caché au fond de ces grottes. Parvenus en haut de l’avenue, nous avons longé le grand hôpital. J’ai ralenti pour jeter un coup d’oeil vers le bâtiment le plus proche qui était aussi le plus ancien. J’ai observé très exactement la fenêtre située à l’extrémité droite du 3ème étage. Celle de la chambre dans laquelle mon père a passé ses derniers jours, sa dernière nuit. J’ai dû m’arrêter au feu rouge.

Les pensées de ma mère n’étaient pas aussi tristes et mélancoliques que les miennes. A quoi pouvait-elle penser ? A la joie de voir sa cousine tout simplement. Mais pas trop longtemps car elle se fatiguait vite. Et rentrer ensuite pour retrouver le confort douillet de son appartement. Mais ça, ce n’était plus possible. La décision, nous l’avions prise d’un commun accord. J’ai rattrapé les autres voitures à la sortie de la ville. Nous étions seuls sur la petite route en ce début d’après-midi. Une route toute droite avec quelques inévitables ronds-points. Après avoir traversé la zone industrielle, la vue s’est dégagée et nous avons longé les champs de sorgho et les rangées d’arbres fruitiers éclairés par les rayons du soleil. L’air était doux. Sur notre gauche, les contreforts du Vercors se découpaient dans le ciel bleu.

A notre arrivée, après avoir garé les voitures dans le parc de la résidence, notre petit groupe a lentement traversé les allées bordées de grands arbres, ma mère s’appuyant aux bras de ma sœur et de mon frère. Je portais la valise. Et à 15 heures tapantes, nous pénétrions sous la voûte de l’entrée principale. La porte en verre fumé s’est ouverte automatiquement sur une petite salle d’accueil où se tenaient une dizaine de personnes du même âge que notre mère dans des fauteuils roulants. Certains dormaient la tête penchée. La télévision était allumée dans un coin. Personne ne la regardait. La plupart d’entre eux ont tourné la tête vers nous à notre arrivée et nous fixaient avec de grands yeux muets.

Au premier étage, la porte de l’ascenseur s’est ouverte sur un long couloir vert amande au fond duquel se trouvait sa chambre. Le nom de notre mère en lettres penchées et fleuries était écrit sur la porte entrouverte. A l’intérieur, le volet à moitié descendu laissait filtrer des rayons de lumière dans la pièce aux teintes bois sombre. Tout de suite sur la gauche se trouvaient les toilettes dans lesquelles Martine s’est enfermée. Un peu plus loin un petit bureau avec sa chaise puis le lit semi médicalisé et, au fond, un fauteuil. En face, un poste de télévision. J’ai pensé que nous avions oublié la photo de mon père et celle de mes grands parents sur le buffet ou sur une table de nuit et aussi quelques unes de ses plantes pour décorer la pièce. Ma mère regardait sa chambre puis elle s’est tournée vers nous.

– C’est joli ici, c’est calme. Où est Jeannine ?

Une nouvelle fois Hélène a pris les choses en main. Elle a débarrassé ma mère de son manteau et de son sac. Elle m’a pris la valise des mains, l’a posée sur le lit et l’a ouverte. J’ai reconnu la robe de chambre molletonnée rose de ma mère pliée sur le dessus. De dessous elle a retiré des pantoufles d’un sac plastique et les a posées à côté du lit. Nous la regardions faire sans rien dire. C’est à ce moment-là que notre cousine Jeannine est entrée dans la chambre en manifestant haut et fort sa joie de nous voir tous réunis. Cela a mis fin à notre silence embarrassé. Elle nous a embrassés avec fougue les uns après les autres puis s’est tournée vers sa cousine chérie pour la serrer contre elle dans une très longue étreinte. Un sourire radieux s’est affiché sur le visage de ma mère.

Laurence et moi nous nous sommes avancés pour regarder par la fenêtre. J’ai remonté le volet et j’ai eu la surprise de voir que les collines ardèchoises étaient toujours là. Elles étaient plus lointaines, moins imposantes, mais elles étaient bien là, au fond du paysage. J’étais tout heureux à l’idée que notre mère garderait ce point de repère parmi toutes ces choses nouvelles dans sa vie.

NOUVELLE : CLARA ET MOI

            CLARA ET MOI

 Clara avait presque le même âge que moi. C’était elle qui avait fixé le jour, l’heure et le lieu de notre premier rendez-vous. Un samedi de juin à 14 heures, dans la cour d’entrée du musée de Cluny.

Arrivée en avance, elle s’était assise à l’ombre sur une marche d’escalier, à l’écart des groupes de visiteurs qui attendaient l’heure d’ouverture. Elle m’a vu avant que je la vois. Je levai le regard par-dessus les têtes en cherchant qui pouvait ressembler à sa description lorsqu’elle s’est levée et a marché droit sur moi. Grande et mince, elle avait des cheveux blonds qui lui tombaient droit sur les épaules. Elle portait un chemisier bleu ciel, un pantacourt blanc et des sandales d’été. Quand elle s’est approchée, son visage m’est apparu en contre-jour mais je voyais qu’elle faisait des efforts pour garder les yeux ouverts à cause du soleil. Elle avait cassé ses lunettes de soleil et elle râlait.

Pour échapper à la lumière aveuglante de la cour, j’ai lui ai proposé de nous rendre au jardin du Luxembourg qui était à deux pas de là. Après avoir marché un moment dans les allées à l’ombre des arbres, nous avons repéré deux chaises libres à proximité du grand bassin. De cet endroit légèrement en hauteur nous pouvions suivre les allées et venues des passants dans le joyeux brouhaha de cette chaude après-midi. Les joggeurs en sueur, les promeneurs et leurs chiens, les enfants qui couraient et criaient autour du bassin sur lequel glissaient de magnifiques bateaux miniatures. Nous faisions sagement connaissance en parlant de la vie et un peu de nous. Je trouvais quelques plaisanteries auxquelles Clara réagissait en riant de bon cœur. Nous cherchions dans les paroles de l’autre, dans ses yeux, dans ses gestes, à travers mille petits détails, les signes d’une éventuelle promesse. Au détour d’une phrase, j’ai eu envie de lui prendre la main. Elle se laissa faire sans rien dire. Nous ne nous regardions pas mais j’ai senti une légère pression dans le creux de sa main. C’était comme un coup d’envoi. Nous allions nous revoir.

Cela faisait presque deux ans que nous avions cessé de nous voir Clara et moi. Ce jour là, elle m’avait téléphoné pour me proposer de dîner ensemble. J’étais surpris et heureux à l’idée de la revoir. Elle m’avait envoyé l’adresse par texto. Le restaurant se trouvait au centre d’une grande forêt dans la vallée de Chevreuse, un endroit qu’elle connaissait et qu’elle appréciait disait-elle. Elle avait écrit : Ils font d’excellentes crèmes brûlées ! C’était mon dessert préféré ; une gentillesse de sa part.

Arrivé sur place, je me suis garé le long d’une grande allée bordée d’arbres. Je discernais un toit en chaume au loin. Sans doute celui du restaurant. J’ai fermé ma voiture et me suis mis en marche quand un coup de klaxon m’a fait sursauter. Clara m’attendait dans sa voiture. Elle était au téléphone et me faisait de grands signes à travers la vitre, amusée de m’avoir surpris. Elle a abrégé sa conversation en descendant de sa voiture. Vêtue d’une robe très courte et des talons hauts (garde-robe que je ne lui connaissais pas), elle avait attaché ses cheveux en chignon, quelques mèches retombaient sur son visage. Elle était maquillée exagérément à mon goût, bien plus qu’elle ne l’était à l’époque. Elle avait changé.

  • Tu n’as pas changé Clara, ai-je menti en l’embrassant.
  • Oh que si j’ai changé !

Nous nous sommes étreints joyeusement. L’air était doux en ce début septembre. Déjà quelques feuilles tapissaient les abords de l’allée qui menait au restaurant. Nous marchions en parlant de nos nouvelles voitures. J’en avais changé dernièrement tout comme elle. Une coïncidence qui nous fit rire; nous nous sommes dit que nous ressemblions à deux représentants de commerce heureux de se croiser au milieu de leurs tournées.

Le restaurant était une magnifique auberge de campagne qui faisait penser à un pavillon de chasse. Notre conversation avait dévié sur la nourriture et les nouveaux produits Bio dont Clara, grande sportive à la limite de l’orthorexie à l’époque, raffolait toujours autant. Compte tenu du style de l’endroit, je la plaisantais en lui demandant s’il existait du gibier bio. Il y avait peu de monde dans la grande salle sombre aux boiseries anciennes et aux lumières tamisées. Le garçon nous a proposé une table près d’une fenêtre qui donnait sur le parc. A peine assise, Clara s’est excusée et s’est dirigée vers les toilettes, son téléphone portable à la main. Je l’ai regardée s’éloigner entre les nombreuses petites tables aux nappes à carreaux rouges et blancs. En l’attendant, j’observais le parc. En ce début de soirée, il y avait encore quelques promeneurs qui marchaient autour d’un étang calme. Je laissais revenir à ma conscience les moments passés ensemble, Clara et moi, pendant les six mois qu’avait duré notre relation.

 

Durant cette période, nous nous étions vus par épisodes, en fonction de nos disponibilités. Comme nos domiciles étaient éloignés l’un de l’autre, ce n’était pas pratique. Notre relation avait continué comme cela jusqu’à la fin de l’année et s’était terminée au retour d’un voyage à Marrakech, après le nouvel an. Sur un coup de tête, j’avais décidé de ce voyage au Maroc au terme de plusieurs mois de travail intenses et avec l’envie de changer d’air car la fin d’année était particulièrement froide et pluvieuse à Paris. Clara avait accepté ma proposition avec joie. Toute une semaine à profiter du soleil dans un cadre différent et inattendu. C’était la promesse d’un dépaysement total.

En effet, le soleil nous attendait. Chaque jour, nous quittions notre hôtel pour découvrir la ville. La place Jamaa el-Fnaa grouillant de monde, l’appel à la prière du muezzin de la Koutoubia, les souks de la Médina où l’on peut se perdre paraît-il… Je regardais Clara goûter les épices, je l’observais dans les souks quand elle s’amusait à marchander un foulard, je la photographiais tremblante avec un serpent autour du cou. Tout avait bien commencé et nous nous détendions en nous distrayant.

Mais un petit grain de sable s’est immiscé sournoisement. De part la blondeur de ses cheveux, Clara attirait en permanence le regard des jeunes marocains. Lorsque nous nous enfoncions dans le cœur de la Médina, des bandes de jeunes gens nous suivaient et nous entouraient immanquablement pour nous proposer différents services inutiles. Amusé au début, je commençais au fil des jours à trouver leurs attitudes insistantes, pressantes, voire parfois inquiétantes. Il fallait quand même rester prudent. Mais Clara prenait plaisir à leur petit jeu. Elle se sentait regardée, désirée et elle aimait cela ; je la sentais souvent prête à accepter leurs propositions. J’avais fini par éloigner un de ces groupes de jeunes hommes très vertement. Ils avaient continué alors à nous suivre mais à bonne distance. L’incident avait engendré une petite dispute entre nous deux le soir même. Clara ne comprenait pas de quoi je parlais. Cela m’avait irrité.

Par la suite, nos activités touristiques, au lieu de me distraire et de me détendre, me pesaient chaque jour un peu plus. Sans que je m’en rendre compte, de gros nuages noirs assombrissaient le beau ciel bleu de Marrakech.

 

La veille de notre retour en France, nous avions décidé de faire une balade en voiture pour découvrir les premiers contreforts de l’Atlas. Nous étions partis tôt le matin en compagnie d’un guide et de quelques français. A l’heure du déjeuner, le guide avait stoppé son 4X4 devant l’échoppe d’un marchand de tapis qui était aussi son cousin. Passage obligatoire par la boutique pour rejoindre le restaurant dans l’arrière salle. Ca devenait insupportable de jouer aux touristes. Clara voulait acheter un tapis. Comme d’habitude, elle avait discuté le prix, entourée d’un essaim de vendeurs qui lui proposaient toutes sortes de babioles colorées. Elle avait fait affaire et m’avait suivi à la table où nous attendait un Tajine autour duquel étaient déjà installés les autres touristes. Ravie de son achat, Clara relatait sa négociation. A un moment donné, son voisin de table qui buvait ses paroles, a posé sa main sur la sienne. Il l’a laissée longtemps avant qu’elle ne la retire.

Tout en goûtant mon verre de Guerrouane, j’ai regardé Clara qui regardait ailleurs et elle m’est apparue futile, superficielle. Un fort sentiment d’agacement m’a immédiatement envahi. Le désir de ne plus la voir.

 

Revenue des toilettes, Clara s’est assise, m’extirpant de mes pensées. J’ai tourné la tête vers elle en souriant.

  • J’ai envie d’un apéro ! dit-elle en s’asseyant.
  • Avec plaisir ! Sans alcool pour toi ?
  • Avec alcool au contraire! Ils font d’excellents cocktails. Fêtons nos retrouvailles…

Visiblement, Clara s’était mise à boire ! Elle qui n’absorbait que des produits énergétiques.

Quand elle a eu son verre en main, elle a voulu trinquer.

  • A tes amours ! a-t-elle lancé en me regardant droit dans les yeux.
  • Aux tiens… et aux miens ! J’ai répondu sans réfléchir.

Son sourire s’est un peu effacé.

Depuis qu’elle était revenue des toilettes Clara me paraissait un peu tendue. Elle avait l’air de vouloir dire quelque chose. Elle m’a fixé un moment sans rien dire puis a posé sa main sur la mienne dans un geste où je n’ai vu que de l’amitié.

  • Tu as quelqu’un toi en ce moment ?
  • Oui et toi ?

Elle a retiré sa main.

  • Oui et non. Je ne sais pas encore.

C’était donc ça. Clara voulait me parler de son nouveau mec. Je lui demandais de qui il s’agissait.

  • Un ingénieur. Il est belge… Et il est marié.
  • Ah ! Et ?
  • Rien. C’est nul.

Le serveur est venu prendre la commande. Clara n’a plus abordé la question. Nous avons parlé de tout autre chose. De notre travail, de nos familles. Clara parlait et riait fort.

En sortant du restaurant, la nuit était tombée. Alors que nous nous dirigions vers nos voitures, Clara s’est arrêtée net en me tirant le bras pour me faire face.

  • Je voudrais que tu me promettes une chose.
  • Quoi donc?
  • Je voudrais que tu me promettes de ne plus jamais m’appeler. Je ne voudrais pas me retrouver dans une situation embarrassante. Tu comprends ?

Je comprenais sans comprendre.

  • Mais c’est toi qui… ?!
  • Promets-moi ! S’il te plait !
  • Je promets… J’ai fini par dire.

Nous nous sommes embrassés du bout des lèvres. Elle est montée dans sa voiture et elle est partie très vite. Je ne l’ai pas rappelée. Nous ne nous sommes jamais revus.

Nouvelle : PARIS MON CINEMA

PARIS MON CINEMA

Place de la République. Je me souviens. C’était au milieu des années 70. Nous étions un soir d’hiver. Je découvrais la capitale et ce quartier avec quelques copains de mon âge quand au détour d’un carrefour, je l’aperçus. Il devait avoir 25 ou 26 ans. Il n’était pas très grand, il portait un loden beige à capuche et tenait ses mains près de sa bouche pour les réchauffer. Nous nous sommes arrêtés pour l’observer car il s’était mis à s’agiter et à gesticuler sur le trottoir. Brusquement, son petit corps massif s’est figé. Je remarquai alors un homme et une femme qui s’embrassaient à pleine bouche à deux pas de lui. Il fixait ce couple d’un regard intense. La scène était insolite. Puis il a fait un geste de la tête, comme un acquiescement, et le couple s’est séparé. La femme qui pleurait, je crois, est montée dans un taxi qui a disparu dans la circulation du boulevard Magenta. « Coupez ! » a aussitôt crié l’homme au loden beige, le visage soudain relâché esquissant un grand sourire. Il avait l’air pleinement heureux, tout comme le petit groupe qui s’approchait pour le congratuler. C’est magnifique. Je distinguais soudain un peu plus loin, en retrait, une caméra sur son pied.

Ce soir là, au cœur de Paris, j’ai découvert le visage éclatant de la passion. Je l’ai vue frissonner, tressaillir, palpiter à quelques mètres de moi. Je l’ai sentie battre. Très fort.

C’était beau Paris la nuit… Paris promesses.

Je me souviens encore. J’étais avec Manu, mon ami parisien.

Nous nous étions repérés sur les bancs de la fac. Nous nous amusions de cette chanson.

Par hasard et pas rasé…

J’raplique chez elle et sur qui j’tombe…

Comme par hasard, un para.

Le genre de mec qui les tombe toutes…

Ca m’en fiche un coup.

Je suis comme un fou…

Je m’en vais. Au hasard, en rasant les murs…

Les chansons de Gainsbourg en bandoulière. Les allers et retours entre Grenoble et Paris en stop. La Porte d’Orléans à 5 heures du matin. La vie devant nous.

Je me souviens aussi de la maison de Meudon. Des descentes vers le centre de Paris la nuit en empruntant les toboggans des quais de Seine à fond avec notre vieille 2CV Citroën. C’était avant que ces affreux ponts, symboles de la toute puissance de l’automobile à Paris, ne soient démontés et que les quais ne retrouvent leur beauté et leur sérénité.

Et puis, les ballades sur les grands boulevards. Un soir, alors que nous passions devant l’entrée d’un cinéma porno. Eclats de rire en voyant le titre du film : Erections municipales.

Plus haut, la neige qui tapisse les vignes de Montmartre. La butte rouge était blanche. Paris resterait immaculé jusqu’au lever du jour.

Printemps. Je me souviens de la rue du Delta où se trouvait le Conservatoire du cinéma français. Une rue calme, silencieuse. Idéal pour découvrir l’histoire du cinéma de Georges Sadoul. Notre bible. Pourtant, une fois passé l’angle de la rue Rochechouart, c’était Barbès, son joyeux vacarme et ses mangues juteuses que l’on achetait le soir avant de s’engouffrer dans la bouche du métro. Encore une chanson qui me revient de cette époque : Les héros de Barbès d’Yves Simon.

Au troquet du métro,

Vin rouge ou menthe à l’eau.

Les héros de Barbès

Recolorent leur détresse.

 Je me souviens qu’un soir, tout près de la place de la République, j’appelais mon amoureuse depuis une cabine téléphonique. Ayant raccroché car n’ayant plus de monnaie mais le cœur léger, je remontais le large trottoir du boulevard Saint-Martin quand deux fâcheux ont tenté de me voler ma sacoche.

Or se trouvait à l’intérieur un document inestimable : le scénario d’un film que j’avais longuement tapé à la machine.

Une seule solution, résister à ces deux canailles, fuir en empruntant la petite porte cachée du théâtre du Petit Saint-Martin pour ressortir par l’entrée principale et regagner ma chambre de bonne non loin de là. J’étais tout essoufflé en arrivant mais j’avais sauvé l’unique exemplaire de mon scénario.

Au début des années 80 est enfin venu le temps du premier tournage. Paris avait tenu parole.

Ca a commencé de nuit, comme toujours… Sur un trottoir de la rue d’Alésia. Tout près de Montparnasse. Je m’agitais entre mes techniciens et mes acteurs.

Il y avait la caméra sur son pied. J’avais mon scénario tapé à la machine.

Moteur !

A lire ! “Lointain souvenir de la peau” de Russel Banks

Il faut leur redonner la responsabilité de quelque chose. D’un truc où ils ne vont pas échouer. Comme ça, ils auront assez de confiance en eux pour ne pas redouter d’être rejetés…(Russel Banks)

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Le grand roman du nouveau désordre sexuel, à l’ère d’Internet et de la pornographie en ligne, à travers le personnage d’un jeune délinquant sexuel incarnant l’enfer d’une addiction aussi particulière que largement répandue et le supplice de l’exclusion qui peut la sanctionner. Sur la disparition du corps confisqué par le “virtuel” et sur ses nécessaires réémergences pathologiques, une réussite romanesque éblouissante portée par des personnages inoubliables  (ACTES SUD)

A VOIR ! Le fascinant “UNDER THE SKIN” de Jonathan Glazer (2013)

Une alien se glisse dans la peau de Scarlett Johansson pour attirer les hommes seuls et les plonger dans un liquide noir et brillant… Ils y laisseront leur peau au sens strict du terme (séquence incroyable!)

Les êtres humains sont-ils tous aussi vulnérables que cela ?   A vouloir imiter les hommes pour mieux les confondre, les aliens pourraient bien découvrir ce qu’est la conscience humaine, à leurs dépens..

On pense au 2001 de Kubrick, à ses images, ses sons, son rythme envoûtant… On pense aussi au bouleversant Her de Spike Jonze avec la voix de Scarlett déjà…